Dimanche 30 septembre 2007
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Laurent Giovannoni: «Les rafles ont commencé quand la police avait du mal à atteindre ses objectifs»
Laurent Giovannoni est le secrétaire général de la Cimade (Comité intermouvements auprès des évacués). La Cimade est la seule ONG habilitée à intervenir dans les
centres de rétention.
«D'un point de vue d'une juste utilisation du français, rafle est le mot juste. Nous avons hésité à l'utiliser. Mais nous avons décidé de le faire de façon rare. Parce qu’il est
chargé. Ce mot est très chargé parce qu’il fait directement référence dans l’histoire française au régime de Vichy et la rafle du Vel d’Hiv. Il y a effectivement une notion tabou autour de ce
mot. Il a fallu soixante ans pour que soit admise la responsabilité de l’Etat français dans les arrestations et les déportations au moment de la rafle du Vel d’Hiv. Il a fallu attendre la
déclaration de Jacques Chirac en 1995, pour reconnaître la responsabilité de l’Etat français, comme quoi c’est quelque chose qui est effectivement tabou.»
«On a vu réapparaître des rafles à partir de 2004 et 2005. Très précisément en application de la politique du chiffre imposée par le ministre de l’Intérieur
Nicolas Sarkozy qui a donné à ses services un objectif chiffré en matière de reconduites à la frontière.
«Chaque préfecture étant astreinte par le ministère à atteindre un nombre précis, mais à l’unité près, de personnes devant être reconduite à la frontière c’est à dire expulsées du
territoire français. Pour atteindre ces objectifs, il était inévitable, on l’avait évoqué devant le ministre et les membres de son cabinet, que les services administratifs et les services de
police utilisent des méthodes fort contestables, voire détestables. Ces arrestations massives, ces rafles, ont commencé en 2003-2004 quand les services de police avaient du mal à
atteindre les objectifs qui leur étaient assignés.»
«Principalement, elles se sont déroulées dans deux sites distincts, d’abord Paris très fréquemment et dans les quartiers à forte population étrangère - C’est Belleville, c’est
Ménilmontant, le 18ème, 19 ème arrondissement -. c’est quelques villes dans la région parisienne et aussi dans les camps de rom, une ou deux par mois, si plus parfois. La police faisait une
opération massive d’interpellation pour des raisons x, y, z, soit pour évacuer des camps sur décision de la justice.»
«Pour permettre ces contrôles d’identité massifs, il est nécessaire que la police ait un sésame. Or ce sésame ne peut venir que du procureur qui délivre des
réquisitions pour procéder à des contrôles d’identité sur un territoire donné. A une époque, ces réquisitions n’avaient lieu qu’à l’occasion de faits bien particulier et sur des périmètres bien
circonscrits. On a constaté que ces réquisitions, à travers les dossiers des personnes interpellées que ces réquisitions avaient tendance à devenir de plus en plus souples, de plus en plus
larges, et à n’être motivées par n’importe quelle considérations. J’ai quelques exemples. On a vu récemment des réquisitions permettant des contrôles d’identité sur des agglomérations
entières. Notamment récemment des réquisitions permettant des contrôles sur l’ensemble de l’agglomération de Chelles. Sur un périmètre géographique hallucinant. C’est le sésame qui
permet ensuite à la police de contrôler systématiquement l’identité des personnes interpellées.»
«La politique du chiffre conduit les administrations à développer des pratiques détestables. C’est l’interpellation aux abords des écoles. Nous voyons se
développer des interpellations à domicile. Le drame d’Amiens est directement la conséquence de ce type de pratique. Nous voyons des interpellations dans les foyers d’hébergement des personnes.
Dans les administrations. Parfois à la poste. Dans les préfectures, au guichet, suite à des convocations pièges. Les gens reçoivent des convocations les invitant à venir pour examen de situation,
il en sortent en garde à vue puis en centre de rétention. Tout un tas de pratiques contestables et détestables. L’ensemble du processus, même s’il se déroule convenablement en apparence, est très
violent symboliquement. La personne n’a pas de papiers mais elle vit comme n’importe qui, elle se retrouve arrachée à sa vie quotidienne, elle se retrouve en garde à vue, interrogée, puis elle
est emmenée en rétention, et c’est sa vie entière qui bascule. C’est en plus le cas de gens qui ont des attaches en France, qui brutalement voient leur vie basculer. C’est quelque chose
d’extrêmement traumatisant. Sans parler des conditions même de renvoi.»
«La presse ne parle quasiment plus de charter. Ce sont pourtant des pratiques régulières. On parle de "vols groupés". La presse a plus ou moins repris les termes que
proposait le ministère de l’intérieur. Il y a encore quinze, vingt ans, c’était un sandale inouï. Aujourd’hui les charters sont réguliers, cela n’émeut plus personne. Alors qu’il s’agit,
ni plus ni moins d’une expulsion collective prohibée par la convention européenne des droits de l’homme.»
Propos recueillis par Karl Laske
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